Brèves

J'aime

Mars m’a laissée hébétée de douleur. Avec quelle construction philosophique allais-je bien pouvoir vous baratiner, quand moi-même je tournais le monde entre mes doigts comme un Rubik’s Cube insolvable ? Vous n’auriez pas été dupes. J’avais besoin du plus cru, du plus vital. Sous les gyrophares et les cris des ambulances, j’ai trouvé en moi des sirènes dissonantes. Alors je vous livre la liste non exhaustive de ce que j’aime dans notre pays d’eau et de lumière.

J’aime les lampadaires orange des autoroutes qui bercent les interminables retours de vacances. J’aime la pluie qui se fracasse sur la vitre et qui exige de moi une insomnie pour assister à ce concert privé, nocturne. J’aime le bus qui jaillit du coin de la rue pour me cueillir comme une mère un peu en retard à la sortie des écoles. J’aime le blé qui scintille si doucement à mes yeux que je manque de me casser la gueule du haut de mon vélo, et les meules qu’il fait bon escalader avec mon frère. J’aime la mer du Nord verte et glacée qui a volé mes sandales en plastique il y a des années, le sable gris qui gratte, les brise-lames sur lesquels on pêche des crabes avec une ficelle rouge et blanche, et les kwistax rouillés qui creusent la digue. J’aime les pavés traitres et la pierre battue des églises.

J’aime la défiante citadelle de Namur, le pont ensaxophoné de Dinant, la gare de Liège, les Fagnes suffoquées de brouillard. J’aime la parade orangée de Novembre, la panique enthousiaste de la neige, les grands cerisiers qui m’émeuvent d’allergies et de beauté, et brûlure de l’été. J’aime le canal opaque qui est notre océan local et les écluses qui agrafent le paysage ensemble. J’aime les frites un peu froides et les gaufres trop sucrées, les vitrines fantasmatiques des chocolatiers. J’aime les vieilles maisons trop longues et fatiguées qui s’appuient l’une sur l’autre. J’aime les trains striés de cris de peinture en spray, et les contrôleurs qui trouent nos billets d’un air grave. J’aime mon village enveloppé de nuit rougeâtre quand, insomniaque, je l’enlace derrière ma fenêtre.

J’aime les accordéonistes de rue qu’on échoue à ignorer poliment, puisqu’ils fendent nos âmes pour le meilleur et que telle est leur fonction vitale. J’aime les pigeons blasés, les chats qui titubent sur les trottoirs, les lièvres qui jaillissent des berges et les crapauds qu’on tente désespérément d’épargner de notre folie routière. J’aime les villages aux noms improbables, Remouchamps, Gouy-lez-Piéton, Morlanwelz, on dirait des blagues Carambar. J’aime les petites vieilles enrobées de manteaux roses, les enfants qui hurlent dans les parcs, les gens qui se tiennent la main par nécessité ou par lassitude.

J’aime les chemins qui tortillent le long de notre Ry, l’ocre des champs qui dégoulinent, les magnolias trempés qui nous étourdissent, j’aime les cimetières tordus, les palais abandonnés, j’aime ce pays qu’il soit plat ou courbé. J’aime les flaques de lumière crayeuse sur les gares mouillées, les gardiens de musée un peu gênés, j’aime Bruxelles qui nous adopte toujours si on ose l’étreindre. J’aime nos administrations farfelues, nos engueulades bilingues, trilingues, nos vocables rapiécés.

J’aime la proximité anonyme du métro, et Maelbeek qui me fait toujours penser à une salle de bain d’enfants, j’aime tout ce qu’ils nous ont pris et je le réclame impérieusement, ce que j’aime je le garde. J’aime, j’aime, j’aime ! Au moment même où le monde me harponne le cœur je ne peux m’empêcher de boire sa beauté, et je refuse de m’arracher à cette ivresse, puisque j’aime, puisque je vous aime.

Eloïse Goffart

Date de dernière mise à jour : 08/10/2015
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